Tendance #3 : dessiner la ville pour se repérer

Avant de partir, une seule information m’avait vraiment ennuyé: les rues de Tokyo sont incompréhensible et les numéros d’immeuble semblent administré par un lutin fantaisiste. Moi qui suit très attachée à la logique des adresses pour trouver mon chemin j’ai fremis à la pensée de ces errements certains qui allaient m’être imposés. Déjà je me souvenais de Venise et de l’enfer des circonvolutions forcées avant de trouver son chemin. Mais je me souvenais aussi du délice de se perdre et de trouver des perles par hasard.

André Breton  » Des pas perdus? Mais il n’y en a pas « 

Et c’est ce que j’ai retrouvé ici. Quelques rues structurent la ville de sorte que je puisse la traverser de Nord au Sud et d’Est en Ouest, mais pour le reste je suis tenue de griffonner mon parcours avant de prendre mon velo. Ces schémas sommaires me sont d’un secours réel et je retrouve toujours mon chemin une fois avoir intégré une dimension d’échelle. Finalement, je suis remontée ce soir en haut des très grandes tours qui dominent Shinjuku et ce que j’y ai vu différait complètement d’il y a un mois. Je pouvais nommer les quartiers, les tours au loin, les parcs et quelques immeubles. Cette ville ne m’était plus anonyme.

Finalement, c’est une fois encore Roland Barthes qui résume le mieux mon sentiment:

« Les rues de cette ville n’ont pas de nom. Il y a bien une adresse écrite, mais elle n’a qu’une valeur postale, elle se réfère à un cadastre (par quartier et par blocs, nullement géométriques), dont la connaissance est accessible au facteur, non au visiteur: la plus grande ville du monde est pratiquement inclassée, les espaces qui la composent en détails sont innomés. Cette oblitération domiciliaire parait incommode à ceux (comme nous) qui ont été habitués à décréter que le plus pratique est toujours le plus rationnel (principe en vertu duquel la meilleure toponymie urbaine serait celle des rues-numéros) Tokyo nous redit cependant que le rationnel n’est qu’un système parmi d’autres. Pour qu’il y ait maîtrise du réel, il suffit qu’il y ait système, ce système fut-il apparemment illogique, inutilement compliqué, curieusement disparate (…)

L’anonymat peut être suppléé par un certain nombre d’expédients (c’est du moins ainsi qu’ils nous apparaissent), dont la combinaison forme un système. On peut figurer l’adresse par un schéma d’orientation (dessiné ou imprimé), sorte de relevé géographique qui situe le domicile à partir d’un repère connu, une gare par exemple (les habitants excellent à ces dessins impromptus, où l’on voit s’ébaucher, à même un bout de papier, une rue, un immeuble, un canal, une voie ferrée, une enseigne, et qui font de l’échange des adresses une communications délicates, où reprend place une vie du corps, un art du geste graphique. (…)

Cette ville ne peut être connue que par une activité de type ethnographique: il faut s’orienter, non par le livre, l’adresse, mais par la marche, la vue, l’habitude, l’expérience; toute découverte y est intense et fragile, elle ne pourra être retrouvée que par le souvenir de la trace qu’elle a laissée en nous: visiter un lieu pour la première fois, c’est de la sorte commencer à écrire: l’adresse n’étant pas écrite, il faut bien qu’elle fonde elle-même sa propre écriture. »

(L’Empire des signes, 1970)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :